La première forme est celle d'une laïcité agressive, qui constitue elle-même une religion qui s'oppose aux religions chrétiennes.
Elle s'affirme dès le début de la Troisième République. La seconde forme est celle d'une laïcité-neutralité. L'école se borne à ne pas choisir, elle laisse aux parents et aux élèves la liberté de choix : l'école est neutre. La troisième forme, plus récente, prend l'allure d'une laïcité "souple" qui peut prendre en compte des expressions politiques et religieuses diverses.
Cette laïcité agressive qui s'affirme à partir des années 1880 constitue davantage une doctrine qu'elle ne reçoit d'applications institutionnelles réelles.

Dans sa lutte contre le confessionnalisme, les fondateurs de l'école publique ont senti la nécessité de donner une consistance mystique à la laïcité. A priori, dire que la laïcité consiste dans la tolérance de toutes les opinions, c'est une simple attitude. La “morale de nos pères” invoquée par Jules Ferry est la base sur laquelle fonder l'instruction morale et civique.

A l’époque de la lutte des classes, la bourgeoisie exprimait une grande volonté à contrôler l’école. Leur souhait étant d’intégrer et d’ajouter la politique et la philosophie aux matières déjà enseignée.
Mais ce moment durera peu de temps. Les marxistes rejetteront la neutralité intégrale.
Pour Pivert "la neutralité apparente entre les philosophies qui flotte sur les classes et les époques est impraticable" (Eglise et Etat). Cette expression politique reste toujours utilisée par quelques auteurs ou quelques enseignants.

Les créateurs de l'école publique, laïques convaincus, sont des libéraux. L’application pratique de ce laïcisme agressif est le fait qu'à l'école primaire aucune instruction religieuse ne peut être donnée au sein des bâtiments scolaires.



La laïcité neutralité consiste d'une part à repousser l'Eglise hors de l'école, mais aussi, et cela est plus spécifiquement français, le caractère neutre, non confessionnel de tout l'enseignement. Gambetta affirmait dès les débuts de la République : "Je désire de toute la puissance de mon âme, non seulement qu'on sépare les Eglises de l'Etat, mais qu'on sépare les écoles de l'Eglise. C'est pour moi une nécessité d'ordre politique et j'ajouterai, d'ordre social".

En réalité, l'école publique existait déjà avant 1870. Dans la mesure où la loi Guizot de 1830 et la loi Falloux de 1850 avaient permis l'ouverture d'établissements privés, la prédominance de l'Eglise avait commencé à disparaître de l'école publique. De plus la liberté de l'enseignement supérieur a été mise en oeuvre par la République elle-même, en 1875.

Il existe une longue et célèbre lettre de Jules Ferry qu'il adresse aux instituteurs et dont nous citerons cet extrait : - "Dans les textes, il y a deux dispositions qui se complètent sans se contredire; d'une part, elle met en dehors du programme obligatoire l'enseignement de tout dogme particulier; d'autre part, elle y place au premier rang, l'enseignement moral et civique.
Enseignement moral, oui, mais neutre. Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu'où il vous est permis d'aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique. Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous vous s'il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu'il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de la dire, sinon dites-le hardiment. Vous ne toucherez jamais avec trop de scrupule à cette chose délicate et sacrée qu'est la conscience de l'enfant. »

Cette neutralité, c’est le choix de laisser le choix. Elle ne s’oppose pas à la religion, seulement elle n’y participe pas.
La laïcité-neutralité se ressent très fortement dans tout le dispositif mis en vigueur par les lois scolaires. La neutralité est plus forte dans le primaire que dans le secondaire, également plus dans le secondaire que dans le supérieur.

Dans l’enseignement primaire il n’y aura pas de croix dans les bâtiments ; aucune instruction religieuse ne pourra y être donnée. Le personnel est laïque. La neutralité implique une stricte impartialité à l’égard des religions.
Les juges la font respecter. Le Tribunal des conflits sanctionne un instituteur pour avoir tenu dans sa classe devant ses élèves des propos injurieux pour la religion (TC, 2 juin 1908, Morisot), le Conseil d’Etat accueille le recours de parents d’élèves contre le refus du ministère de l’Intérieur d’interdire des manuels portant atteinte à la neutralité.

Même dans l’enseignement primaire, l’instruction religieuse est favorisée. Les écoles vaqueront un jour par semaine en dehors du dimanche pour permettre, si les parents le désirent, de faire poursuivre une instruction religieuse à leurs enfants. Il ne peut y avoir enseignement religieux pendant les heures de classe. Ce problème du mercredi ou du jeudi libre soulève depuis peu de nouvelles difficultés, les parents voulant souvent faire remplacer le milieu de semaine par la liberté du samedi pour permettre aux enfants de partir avec les parents. Cette conception se heurte à de fortes réserves de l’Eglise

Dans l’enseignement secondaire, il n’y a pas de croix dans les bâtiments, il n’y a pas de cours de religion assurés par le personnel enseignant. En ce qui concerne le personnel, il n’y a pas de loi interdisant aux prêtres d’enseigner, il existe simplement le vieil arrêt Abbé Bouteyre de 1912, interdisant aux prêtres de se présenter au concours d’agrégation de philosophie.

Une instruction religieuse peut être donnée dans les bâtiments scolaires, en dehors des heures de classe, par des aumôniers, pour lesquels la loi de 1905 prévoit que les dépenses pourront être inscrites aux budgets des collectivités publiques.

Ces principes ont été repris par la loi du 31 décembre 1959 : "L'Etat prend toutes dispositions utiles pour assurer aux élèves de l'enseignement public, la liberté des cultes et de l'instruction religieuse...". Le décret du 22 avril 1960 fixe les modalités d’application de ce principe : dans les établissements comportant un internat, l’institution d’une aumônerie pour les différentes cultures est de droit lorsqu’elle est demandée par des parents d’élèves et l’enseignement religieux peut être donné dans l’établissement. Pour ceux qui ne comportent pas d’internat, la décision, sur demande des parents, appartient au recteur.

Le Conseil d’Etat considère comme une mesure d’ordre intérieur, l’interdiction faite en 1935-36 par un proviseur de lycée, de porter tout insigne politique, même les couleurs nationales. Mais à partir de 1968, les mentalités ont évolué et des interprétations plus souples étaient possibles. La neutralité du service peut être respectée sans que des dispositions spécifiques trop contraignantes ne pèsent sur les usagers. La laïcité permettrait aux opinions de s’exprimer. On rejoint alors les textes internationaux contemporains tels que la Convention européenne des droits de l’homme (art.9) ou le Pacte de 1966 relatif aux droits civils et politiques. Ces textes prévoient la "liberté de manifester sa religion ou sa conviction, individuellement ou collectivement, en public ou en privé".

La Cour européenne des droits de l’homme a reconnu applicable l’article 9 en ce qui concerne les services publics.
La loi française du 10 juillet l989 a également reconnu le droit d’expression des élèves dans les établissements d’enseignement public.
Ils mettent en avant le “respect de la liberté des élèves” ainsi que le fait que la "liberté ainsi reconnue comporte pour eux le droit d'exprimer et de manifester leurs croyances religieuses à l'intérieur de l'établissement scolaire".

Depuis 25 ans, les effectifs de l’Education nationale n’ont cessé d’augmenter.
De 571 082 enseignants, on est passé à 906 657 professeurs pour 14 659 000 élèves, soit un enseignant pour 16 élèves.
En même temps, le budget consacré à l’éducation des enfants s’élève à plus de 620 milliards de francs par an, ce qui correspond à environ 95 milliards d’euros (soit 7.4% du PIB).
Si les dépenses pour l’éducation ont augmenté par 1.88 depuis 1975, le nombre d’élèves a augmenté par 1.1 et celui des enseignants par 1.64.
Un calcul simple nous donne les coûts suivants :

  • en 1975, un élève coûtait 21.400 francs par an, soit 3262 euros par an.
  • en 1999, un élève coûte 35.900 francs par an (5473 €), ce qui représente environ 7800 francs (1189€) par Français et par an.

"La République est une philosophie avant d'être un régime ; elle est une Eglise, une Eglise laïque dont le dogme est la libre pensée et dont le prêtre est l'instituteur."
Ces fortes paroles d'Alain montrent à merveille le lien indissociable non seulement entre la laïcité et la République, mais aussi entre l'école laïque et la République.